Quand des applis pompent vos données ( janvier 2026 )
Sur les 50 applications mobiles que nous avons testées, 12, dont certaines très populaires, ne respectent pas suffisamment la vie privée de leurs utilisateurs à nos yeux. Mieux vaut y avoir recours avec précaution, voire éviter de les télécharger.
Des jeux, des utilitaires, des applis de réseaux sociaux, de e-commerce, certaines sous le système d’exploitation d’Apple iOS, d’autres sous celui de Google Android, des applis connues et d’autres moins connues… au total, nous avons cherché à savoir ce que 50 applications mobiles faisaient de nos données personnelles.
Côté sécurité, pas de souci. Tous les échanges sont protégés contre les risques d’interception par des pirates. Cela ne signifie pas pour autant que 100 % des applications présentes sur les stores sont sûres. Pour ce qui est des permissions, ça va aussi. Les autorisations réclamées par les applis (accès à la caméra, aux contacts, à la géolocalisation, etc.) correspondent plus ou moins à ce dont elles ont besoin pour fonctionner. Mais là encore, d’autres applications pourraient être plus gourmandes. Qui plus est, ces permissions, d’ordre technique, ne préjugent pas des données qui seront réellement récupérées ni de la manière dont elles seront utilisées.
Des fuites de données importantes
Notre plus grosse inquiétude vient des flux de données, parfois très imposants, que notre laboratoire a détectés. Le réseau social TikTok, par exemple, est de loin celui qui récupère le plus de données pour son propre compte, sans que l’on sache vraiment si c’est nécessaire, ni de quelles données il s’agit, ces transmissions étant souvent indéchiffrables.
Toutefois, les flux les plus importants étaient à destination des serveurs de sociétés tierces, le plus souvent des courtiers en données (ou data brokers) qui, dans le cadre d’un partenariat avec l’éditeur, ont installé dans l’appli un « traqueur ». À chaque fois qu’un utilisateur lance l’application, ce petit logiciel récupère des données du téléphone et les transmet vers des serveurs externes.
Ces données sont ensuite utilisées pour établir un profil précis de chaque utilisateur qui servira par la suite à lui afficher de la publicité ciblée.
L’ensemble des données du carnet d’adresses
Sur les 50 applications que nous avons testées, 33 transmettent de grosses quantités de données. Parmi elles, 12, à nos yeux, posent vraiment problème, non seulement parce qu’elles laissent s’échapper beaucoup d’informations, mais aussi parce que des permissions qu’elles réclament, comme l’accès à la caméra ou à la galerie photo, ne semblent pas justifiées, ou bien encore parce que les informations qu’elles fournissent sur la protection des données sont trop lacunaires. Sont concernées des applications très répandues, à l’image de celles des plateformes de e-commerce chinoises Temu et Shein, des réseaux sociaux TikTok et BeReal ou encore de l’application d’apprentissage des langues Duolingo qui va jusqu’à récupérer l’ensemble des données du carnet d’adresses (nom, prénom, e-mail et téléphone), alors que rien ne l’exige. Nous ne pouvons que conseiller de limiter l’utilisation de ces applications, voire de ne pas les télécharger.
Des applications trop curieuses
Publié le 22 janvier 2026
Notre test révèle que si les applications mobiles sont plutôt bien sécurisées, elles ont une fâcheuse tendance à transmettre beaucoup plus d’informations personnelles sur leurs utilisateurs que nécessaire. Et encore, on ne sait pas tout.
Partager des photos, communiquer avec ses proches, s’orienter, se déplacer, s’informer, écouter de la musique, connaître le temps qu’il va faire… les applications mobiles sont bel et bien devenues incontournables dans notre vie quotidienne. Même pour faire des achats, elles jouent désormais un rôle central. Les trois quarts des transactions d’e-commerce dans le monde seraient aujourd’hui effectuées depuis un smartphone et, en très grande majorité, par le biais d’une application dédiée.
Pourtant, derrière leur apparence anodine, se cachent de redoutables machines à récolter des données. Dans certains cas, c’est tout à fait compréhensible. Il n’y a rien d’étonnant, en effet, à ce que l’éditeur d’un GPS recueille votre géolocalisation, ou que celui d’une application de retouche d’image accède à votre galerie de photos. Des informations techniques comme le modèle du téléphone, le système d’exploitation ou l’opérateur peuvent également lui être utiles afin d’améliorer son service, identifier d’éventuels bugs ou réaliser des statistiques.
Sauf que cette collecte est loin de s’arrêter là. Les éditeurs d’applications passent des accords avec des courtiers en données (ou data brokers), des sociétés dont l’activité consiste à en récolter un maximum dans le but de les revendre ensuite, le plus souvent à des fins publicitaires. En échange d’une rémunération, ils laissent ces entreprises installer dans leurs programmes des traqueurs, ces sortes de petites « briques » logicielles destinées à récupérer les informations contenues dans les smartphones et à les envoyer vers leurs serveurs. Celles-ci sont ensuite agrégées de manière à définir, pour chaque utilisateur, un profil de consommateur, qui sera ensuite revendu à des régies qui s’en serviront pour cibler leurs campagnes de pub. En effet, dès qu’un espace publicitaire apparaît sur l’écran de votre téléphone ou de votre ordinateur, une requête est envoyée à une multitude d’annonceurs potentiels, qui évaluent alors leur intérêt à vous afficher une publicité en fonction justement du descriptif établi par le courtier. Si vous les intéressez, ils indiquent combien ils sont prêts à dépenser afin de tenter de vous séduire. Celui qui propose l’enchère la plus élevée décroche le droit de diffuser sa pub sur votre appareil. Ce processus automatisé ne prend que quelques centaines de millisecondes, et passe inaperçu auprès du commun des mortels.
Ces informations qui en disent beaucoup sur nous
Cependant, pour rendre ces profils les plus fiables possibles, les courtiers ont besoin d’un maximum de renseignements sur vous. Alors, ils n’hésitent pas à déployer leurs traqueurs sur de nombreuses applications. Dès que vous lancez l’une d’elles, ces derniers se mettent en marche et vos données s’envolent vers des serveurs. Le problème ? Les informations récoltées en disent beaucoup plus sur nous que ce que l’on imagine. Rien qu’en analysant les types d’applications que l’on consulte et les heures de la journée où on le fait, les professionnels du profilage se forgent une bonne idée de nos habitudes, de notre âge, de notre niveau de vie, de nos passions, etc.
Grâce à notre géolocalisation, ils sont en mesure de savoir facilement où on habite, où on travaille, dans quels restaurants et quelles boutiques on se rend régulièrement, si on se déplace à pied ou en voiture, si on voyage… En croisant ces données avec celles des autres profils en stock, ils peuvent en déduire qui l’on fréquente – et même s’il s’agit d’amis, de simples connaissances ou de relations amoureuses, selon le temps que l’on passe avec ces personnes et le moment de la journée où on les côtoie ! Certaines applis apportent même des renseignements plus spécifiques. Celles qui proposent des recettes de cuisine en disent long sur nos goûts culinaires, celles permettant de lire la presse donnent des informations sur les sujets de société qui nous intéressent, les comparateurs de prix livrent des indications sur nos marques préférées ou encore sur les produits que l’on envisage d’acheter.
Des éditeurs plus ou moins avides
Dans cette économie de la donnée, tous les éditeurs ne se comportent pas de la même manière. Certains décident de n’accepter qu’un nombre limité de traqueurs. Ou aucun, à l’image de l’UFC-Que Choisir, qui ne revend aucune information provenant de ses utilisateurs. D’autres, à l’inverse, voient dans ces petits programmes un bon moyen de monétiser leurs services. Résultat : il n’est pas rare de voir des applis intégrer une dizaine de traqueurs, voire plus. D’autres encore vont bien plus loin, par exemple en détournant de son usage le système de permissions grâce auquel l’utilisateur contrôle le partage des données présentes sur son mobile. Il n’est pas rare, en effet, que l’éditeur d’une application de lampe torche demande à accéder à ses photos, ou que celui d’un outil de création de documents au format PDF cherche à mettre la main sur ses contacts, alors que rien ne le justifie. En décrochant ces autorisations, ils offrent surtout à leurs courtiers partenaires un accès à plus d’informations, pour lesquelles ils sont mieux rétribués. Cette pratique est loin d’être isolée.
Selon une étude, en 2022, 80 % des données recueillies par les applications mobiles dans le monde n’étaient pas en lien avec leurs fonctionnalités. Bien sûr, les éditeurs sont censés obtenir le consentement explicite des personnes concernées avant de procéder à leur récolte. Sauf que l’information est limitée à son strict minimum. Les utilisateurs n’ont aucune conscience des données qui leur sont prises, ni où elles sont stockées ni ce qui en est fait. Ils ignorent même le nom des sociétés qui les récupèrent ou celui des entreprises à qui elles sont revendues.
Un choix de société
Cette opacité, Le Monde l’a dénoncée il y a un an. Avec d’autres journaux étrangers, le quotidien français a réussi à se procurer un extrait d’un fichier de données commercialisé par le courtier DataStream Group. L’analyse de ce document a dévoilé l’ampleur de la collecte et les risques importants qui en découlaient. Dans cet échantillon figuraient les informations de 47 millions de téléphones mobiles, répartis dans 137 pays, dont 1 million chez nous. L’enquête avait révélé qu’en une seule journée (celle du 2 juillet 2024), la société avait récolté pas moins de 380 millions de coordonnées géographiques par l’intermédiaire de 39 499 applications. Gigantesque ! Les journalistes avaient démontré, par ailleurs, que ces datas, censées être anonymes, permettaient en réalité, sans trop de difficultés, d’identifier les individus. Il leur avait suffi de quelques minutes pour retrouver, grâce à sa géolocalisation, le domicile, et donc l’identité d’une retraitée bretonne dont les données avaient été recueillies via des jeux sur mobile dont elle était friande… Et les risques ne s’arrêtent pas là. Qu’en est-il, notamment, des données sensibles que l’on génère en se servant d’applications à caractère religieux, sexuel ou liées à la santé ? Elles sont censées faire l’objet d’une protection renforcée, mais est-ce vraiment le cas ?
En 2020, des données provenant d’une application de rencontres entre personnes de la communauté LGBTQI + ont été dérobées. Des pirates se sont ainsi potentiellement emparés d’informations sur l’orientation sexuelle et le statut VIH de milliers de gens. « Que ce soit au niveau du consentement, de la nature des renseignements collectés ou de ce qui est en fait, tout ce qui concerne nos données reste très vague. Or, de leur protection et de leur contrôle dépend le type de société dans laquelle nous souhaitons vivre », alerte Antoine Dubus, chercheur à l’École polytechnique fédérale de Zurich, en Suisse.
50 applications passées au crible
Nous aussi, nous avons voulu savoir quelles données recueillaient les applications, et ce qu’elles devenaient. Nous en avons donc sélectionné 50, fonctionnant sous iOS ou Android, de toutes sortes : de jeux, de réseaux sociaux, d’e-commerce, d’outils pratiques, etc. Puis nous avons fait appel à un laboratoire spécialisé afin de regarder ce qu’elles cachaient. D’abord, question sécurité, rien à redire. Quelles qu’elles soient, les informations échangées sont systématiquement chiffrées et protégées contre les risques d’interception par des hackers (vulnérabilité man-in-the-middle). Cependant, cela ne signifie pas que 100 % des applis proposées dans les stores sont sûres. Ensuite, nos experts ont vérifié quels types de permissions chacune demandait. Même si la liste varie selon les applications, cela correspond globalement à ce dont elles ont besoin pour fonctionner. Néanmoins, ces autorisations ne sont que d’ordre technique. Elles ne préjugent pas des données qui seront réellement cédées ni de la manière dont elles seront employées.
En outre, nous avons constaté que, globalement, les éditeurs récupéraient assez peu de données pour leur propre compte. Tous sauf un : TikTok. Les échanges entre ce réseau social et les téléphones des internautes sont considérables, sans que l’on sache vraiment pourquoi. De plus, nombre de ces transferts n’ont pu être décryptés par notre laboratoire.
En ce qui concerne les transmissions d’informations vers des sociétés tierces, en revanche, c’est le grand écart. Si certaines applications n’en livrent aucune, d’autres se font littéralement piller. Sur les 50 applications que nous avons étudiées, 6 donnent l’e-mail de leurs utilisateurs, 9, leur mot de passe, 15, leur numéro d’identifiant unique, et 26, les caractéristiques du smartphone (marque, modèle, système d’exploitation et résolution de l’écran). Ici aussi, notre labo a vu passer des flux indéchiffrables, ce qui n’augure rien de bon sur la nature des données qu’ils contiennent.
Les résultats de notre test de 50 applications
Les respectueuses : promesse tenue
Elles ne sont que 4 sur 50 à respecter pleinement la vie privée de leurs utilisateurs.
Elles ne sont que 4 sur 50 à respecter pleinement la vie privée de leurs utilisateurs. Il s’agit du jeu de stratégie Rift Riff – aussi bien dans la version iOS que dans celle Android –, du jeu de piano pour enfants Happytouch et de l’application Gifter, qui aide à gérer ses cadeaux. Ces quatre applications font la promesse, sur leur page de téléchargement, de ne collecter aucune donnée, et elles s’y tiennent. Rift Riff et Happy Touch ne demandent même aucune autorisation tandis que Gifter se contente d’un accès à la caméra du smartphone.
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Les raisonnables : demandes d’accès justifiées
Ici, la plupart des permissions d’accès requises sont justifiées et les transferts de données, limités. Rosytalk, qui permet de dialoguer avec un(e) ami(e) virtuel (le), BayaM, qui propose les contenus du groupe de presse jeunesse Bayard, ou encore les jeux Clash Royale et Royal Kingdom se contentent de demander à l’utilisateur son accord pour lui envoyer des notifications. Quelques données partent également vers des sociétés tierces, mais rien de dramatique. L’éditeur d’images Magic Pic, quant à lui, souhaite accéder aux photos et aux vidéos du téléphone, et la messagerie destinée aux enfants Xooloo Messenger Kids, à la caméra et au micro. Cependant, là encore, ce n’est pas surprenant. Ces deux applications aussi envoient des informations vers des serveurs tiers tout en restant raisonnables. L’appli de bureautique WPS Office est celle qui réclame le plus d’autorisations. Outre leurs échanges restreints avec des serveurs, toutes ces applications ont tendance à bien informer les consommateurs sur leur politique de données et à leur offrir la possibilité de choisir ce qu’ils acceptent de transmettre ou pas. Une petite fausse note, toutefois, en ce qui concerne le jeu de musique Piano pour bébé, qui ne fournit aucun renseignement sur ses pratiques en matière de confidentialité.
Les risquées : elles soufflent le chaud et le froid
Côté permissions, tout va bien. La majorité des applications figurant dans notre tableau se contentent de demander à leurs utilisateurs de consentir à l’envoi de notifications. Certaines se permettent d’en ajouter d’autres, comme l’accès à la caméra, aux photos ou encore au micro. Cependant, elles se limitent globalement à ce dont elles ont besoin pour pouvoir fonctionner. Par contre, toutes contiennent des traqueurs, qui transfèrent des flux de données importants vers les serveurs de sociétés tierces, sans que les consommateurs n’en aient vraiment conscience. Méfiez-vous également si vous comptez télécharger Monopoly Go ! Cette application souhaite mettre la main sur tous vos contacts. Certes, cela peut se comprendre si l’objectif est de trouver, parmi vos connaissances, de potentiels partenaires de jeu, mais vous exposez les données de vos amis… L’éditeur de photos YouCam Perfect, quant à lui, est le plus avide d’autorisations. Outre les photos, les vidéos et la caméra, il veut accéder à la localisation du téléphone. Or, cela ne se justifie pas vraiment. Ces deux dernières applis sont aussi celles de cette catégorie qui transmettent le plus d’informations vers les serveurs de l’éditeur.
Celles à éviter : gare à vos données !
La politique en matière de données personnelles des applis figurant dans ce tableau nous amène à les déconseiller. Déjà, côté permissions, elles visent large. Sur ce point, mention spéciale à l’appli d’apprentissage des langues Duolingo, qui s’approprie toutes les informations du carnet d’adresses (nom, prénom, numéro de téléphone et adresse e-mail). Il y a pourtant des moyens plus respectueux de la vie privée pour retrouver les contacts de l’utilisateur… Ces éditeurs ont mis en place un véritable pillage des données. Parfois pour leur propre compte, comme le fait notamment le réseau social TikTok, mais le plus souvent au profit de sociétés tierces. Dans certains cas, les flux sont transmis dans des formats indéchiffrables, ce qui empêche de savoir quelles informations ont été livrées.





